Cancers digestifs

Le par Daniel Satgé et Brigitte Trétarre

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Les cancers des différents organes digestifs: œsophage, estomac, colon, foie, vésicule biliaire et pancréas sont plus fréquents chez les adultes en situation de déficience intellectuelle que dans la population générale. Les études épidémiologiques d'incidence1 2 et les expériences en institution3 4 5 concourent pour indiquer cet excès. Elles suggèrent que les tumeurs digestives prises dans leur ensemble représentent très probablement le plus gros contingent des cancers observés chez les adultes en situation de déficience intellectuelle. L'amplitude du risque varie avec les conditions de vie et selon l'atteinte responsable de la déficience. Les personnes déficientes intellectuelles hébergées en institution sont probablement plus exposées à ces tumeurs pour diverses raisons.

Cancer de l'œsophage

Les cancers de l'œsophage, tous types confondus, sont estimés plus fréquents chez les personnes en situation de déficience intellectuelle à cause de l'importante augmentation des tumeurs de la jonction gastro-oesophagienne. Le risque a été estimé trois fois celui de la population générale6.

C'est particulièrement dû à la fréquence des reflux gastro-oesophagiens chez les personnes déficientes intellectuelles, puisqu'elles prennent des médicaments qui réduisent la tonicité de cette zone musculaire de jonction: les traitements anticholinergiques et les tranquillisants comme les benzodiazépines6. Etant donné que les symptômes du reflux gastro-oesophagiens sont discrets, il est important de garder à l'esprit cette possible pathologie et de surveiller les patients pour prévenir la transformation cancéreuse, ou découvrir les tumeurs le plus tôt possible. Ces cancers du bas oesophage seraient plus fréquents chez les personnes avec déficience intellectuelle sévère et profonde par rapport aux personnes avec déficience intellectuelle légère.

Cancer de l'estomac

Le cancer de l'estomac, au deuxième rang mondial pour la fréquence, ne représente que 8% des cancers en France dans la population générale. Il survient surtout après 50 ans. Chez les personnes déficientes intellectuelles, les données épidémiologiques et les enquêtes dans des institutions concordent pour montrer un risque plus élevé de cancers gastriques, particulièrement pour les personnes hébergées en institution7. Trois facteurs de risque interviennent dans cet excès. D'abord l'obésité qui favorise les cancers de plusieurs organes. Ensuite, le reflux gastro-oesophagien comme pour les cancer du bas œsophage; puisqu'un cancer de cette région peut se présenter plutôt comme une tumeur du versant gastrique de la jonction gastro-oesophagienne. Pour ces cancers jonctionnels, la surveillance et la prévention sont donc les mêmes que pour le bas œsophage. Le troisième facteur de risque est le portage de la bactérie hélicobacter pylori qui favorise à la fois les carcinomes (cancers des glandes gastriques) et les lymphomes (cancers des cellules de l'immunité) de l'estomac. Le portage d'hélicobacter pylori plus fréquent chez les enfants et chez les adultes en situation de déficience intellectuelle a d'autant plus de possibilité d'être présent que le séjour en institution a été précoce et prolongé8. Le cancer gastrique est plus fréquent chez les hommes, possiblement parce qu'ils sont plus souvent que les femmes hébergés en institution2. Il est possible de déterminer la présence d'hélicobacter pylori et d'éradiquer la bactérie par antibiothérapie. Il n'existe pas de dépistage organisé du cancer de l'estomac en France.

Cancer du colon et du rectum

Le cancer du colon et du rectum qui représente, les deux sexes réunis, 15% des cancers en France est au troisième rang de la pathologie tumorale chez l'homme et au deuxième rang chez la femme. Il est observé surtout après 45 ans. Les personnes déficientes intellectuelles développent plus de cancers colorectaux que les personnes non déficientes. Le risque pourrait être plus marqué pour les femmes que pour les hommes dans ce groupe2. La surcharge pondérale et la constipation qui sont plus fréquentes chez les personnes déficientes intellectuelles, surtout celles qui vivent en institution9, sont considérés comme des facteurs de risque. Le dépistage de masse du cancer colorectal par hémocult qui se pratique de 50 à 74 ans dans la population générale est particulièrement indiqué pour les personnes déficientes intellectuelles du fait du risque augmenté. Cependant, ce dépistage est de réalisation parfois difficile en institution comme le montre une enquête sur le dépistage des cancers menée dans la région PACA10. Le dépistage reste un outil précieux pour aboutir au diagnostic précoce d'un cancer colique dont les symptômes peuvent être discrets et qui peut évoluer longtemps silencieusement.
En cas de prédisposition génétique dans la famille, il est souhaitable que la personne déficiente intellectuelle bénéficie, autant que cela est possible, de la même surveillance que les autres membres de la famille.

Cancer du foie

Le cancer du foie, plus fréquent chez l'homme que chez la femme représente environ 1% de l'ensemble des cancers en France. Il est découvert surtout après 50 ans. Le cancer du foie est plus fréquent chez les personnes déficientes intellectuelles1, particulièrement celles qui vivent en institution et qui développent plus fréquemment une hépatite B ou C avec ou sans cirrhose2. Les cancers hépatiques sont aussi plus fréquents, mais à un âge plus précoce dans diverses affections génétiques, par exemple métaboliques11, ou avec croissance excessive12. En cas de situation à risque la surveillance échographique et le dosage du marqueur alpha-foeto-protéine (AFP) dans le sang permettent de dépister plus tôt un cancer. Pour le foie comme pour beaucoup d'autres organes un diagnostic précoce offre de plus grandes chances de guérison.

Cancer de la vésicule biliaire

Le cancer de la vésicule biliaire est rare dans la population générale en France, et touche surtout la femme. Les personnes déficientes intellectuelles sont plus fréquemment atteintes que la population générale1. Le cancer de la vésicule biliaire et des voies biliaires extrahépatiques et intrahépatiques est aussi probablement plus fréquent dans la trisomie 2113. Parmi les facteurs de risque, on note la lithiase biliaire, le surpoids et la constipation chronique qui sont plus fréquents chez les personnes adultes en situation de déficience intellectuelle.

Cancer du pancréas

Le cancer du pancréas représente entre 1 et 2% des cancers. Les facteurs de risque sont encore discutés et mal connus. Comme le diagnostic des tumeurs d'organes profonds est difficile, particulièrement chez les personnes déficientes intellectuelles, la fréquence réelle du cancer du pancréas est mal connue chez ces personnes. Le cancer du pancréas est possiblement plus fréquent dans la trisomie 2113.

Références

1. Patja K, Eero P, Iivanainen M. Cancer incidence among people with intellectual disability. J Intellect Disabil Res 2001;45:300-7

2. Sullivan SG, Hussain R, Threlfall T, Bittles AH. The incidence of cancer in people with intellectual disabilities. Cancer Causes Control 2004;15:1021-5

3. Lohiya GS, Pirkle H, Nguyen H, Lohiya S, Vuu T. Hepatocellular carcinoma in hepatitis B surface antigen carriers in eight institutions. West J Med. 1988;148:426-9

4. Cooke LB. Cancer and learning disability. J Intellect Disabil Res 1997;41:312-6

5. Strauss D, Shavelle R. Life expectancy of persons with chronic disabilities. J Insur Med 1998;30:96-108

6. Böhmer CJM, Klinkenberg-Knol EC, Niezen-de Boer RC, et al. The age-related incidences of oesophageal carcinoma in intellectually disabled individuals in institutes in the Netherlands. Eur J Gastroenterol Hepatol 1997; 9: 589-92

7. Duff M, Scheepers M, Cooper M, Hoghton M, Baddeley P. Helicobacter pylori: has the killer escaped from the institution? A possible cause of increased stomach cancer in a population with intellectual disability. J Intellect Disabil Res 2001;45:219-25

8. Mendall MA, Goggin PM, Molineaux N, Levy J, Toosy T, Strachan D, Northfield TC. Childhood living conditions and Helicobacter pylori seropositivity in adult life. Lancet 1992;339:896-7

9. Hogg J, Northfield J, Turnbull J. Cancer and people with learning disabilities: the evidence from published studies and experiences from cancer services. BILD Publications: Kidderminster; 2001

10. Couëpel L, Bourgarel S, Piteau-Delord M. Dépistage du cancer chez les personnes handicapées: pratiques en établissement medico-social. Bulletin d'information du CREAI PACA-Corse, 2010

11. Satgé D, De Lonlay P. A review of neoplasms in persons with intellectual disability related to inherited metabolic disorders. Int J Child Health Hum Dev 2010;3:165-71

12. Lapunzina P. Risk of tumorigenesis in overgrowth syndromes: a comprehensive review. Am J Med Genet C Semin Med Genet. 2005;137C:53-71

13. Satgé D, Sasco AJ, Vekemans MJJ, Portal M-L, Fléjou J-F. Aspects of digestive tract tumors in Down syndrome, literature review. Dig Dis Sci 2006;51:2053-61

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